Qui souffle dans le bambou?

Les herbes dansent à peine, en silence une barque glisse tout doucement parmi les ajoncs. Quelques silhouettes d’oiseaux traversent le ciel sans prêter attention aux bataillons de nuages en migrations. De rares fuseaux de lumière pâle peinent à percer l’armée immense de la nuée,  quelques canards invisibles, parfois, brisent brièvement le silence.

Debout sur un improbable esquif un fantomatique pêcheur lance son filet. Tout est lent, le temps semble ici se reposer de sa course sans fin. La voix du shakuhachi emplit tout l’espace, elle règne sur le grand marais, emprisonne les mouvements, absorbe tous les autres sons, fait de chaque seconde, de chaque geste, une brève éternité.

Qui souffle dansle bamboushakuhachi ?

 

 

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Groumpf

Groumpf, aujourd’hui c’es tout ce que je pense du monde. 

Groumpf, tout va de travers.
Groumpf, tout le monde fait semblant de rien.
Groumpf, je dois rentrer le bois.
Groumpf, le temps est maussade.

Carillon

Dans l’air vif de la nuit le carillon à vent du jardin égrène sa mélodie aléatoire et glacée. La lune et haute, brillante, gibbeuse. Un épais tapis de neige, blancheur immaculée, sublime la pâle lumière nocturne et met en valeur la verte chorégraphie du bosquet de bambou animé par la bise polaire.

Dans le bleu sombre du ciel constellé d’étoiles minuscules, je rassemble les petites lumières de la voûte céleste, les déplace, les écarte, les rapproche, mon esprit dessine un visage. Souvenir lointain à demi effacé dont il ne reste que l’essence. C’est un plongeon dans un temps passé, lointain, secret.

De cette image issue d’un lointain autrefois, il n’y a rien que vous devez savoir, rien d’autre que ce portrait volé à la nuit, emprunté aux étoiles.

Les bambous frémissent et dansent sous la lune, un ballet vert sur un tapis blanc, lent, orchestré par le souffle discret et glacé d’une nuit d’hiver.

Sur ma vieille joue ridée par les ans une larme unique, figée par le gel.

visage dans le ciel étoilé

Colère

Debout devant la porte-fenêtre Charles paraissait observer les oiseaux, mésanges bleues et charbonnières, moineaux, pinsons, rouge-gorges, occupés à se nourrir dans les mangeoires et sur les boules de graisse accrochées ici et là-devant la maison. Il paraissait totalement absorbé par le spectacle des passereaux virevoltant sans cesse autour de la nourriture, chacun essayant de s’emparer de la meilleure part.

colere

Ce n’était qu’une apparence. La colère le rongeait de l’intérieur, en silence. Il haïssait le monde, la planète entière et surtout lui-même et sa propre rage. L’ire avait fait son nid au plus profond de son être et ne voulait plus quitter son nouveau territoire. Chaque jour elle étendait son emprise et prenait un peu plus le contrôle. Lui voyait le monde par les yeux de cette haine qui l’habitait désormais, tout et tout le monde l’irritait, tout nourrissait la colère. Des vagues de violences le submergeaient, mâchoires et poings serrés il ne parvenait à contenir cette hargne irraisonnée que par un mutisme profond et un immobilisme presque parfait, on eût dit une statue de granit.

Charles ne supportait plus cet état de rage permanent, il sentait qu’un jour ce démon qui l’avait investi serait le plus fort. Tout cela finirait dans les pages des faits divers sordides et il ne le voulait pas. Il se sentait perdu et potentiellement dangereux pour les autres. Un seul et unique dénouement à cette situation lui semblait possible.
Erwan était content, cette balade dans le bois de L’Orme mort était très agréable. L’air était vif mais le soleil brillait, un magnifique ciel d’hiver tout bleu laissait passer une belle lumière dans la forêt. Depuis un bon mois la grisaille dominait, des armées de nuages innombrables, lourd et gras déversaient sur la région des pluies incessantes que les ruisseaux et rivières ne parvenaient plus à drainer. Bon nombre de villages de plaines étaient inondés comme ils ne l’avaient pas été depuis des décennies. Le moral des gens était au plus bas, l’absence de lumière ajouter aux inondations affectait la joie de vivre de tous. C’est pourquoi quand il avait vu le soleil resplendir dès le matin il s’était empressé de partir pour cette randonnée hivernale.
Bien que le sol soit trempé et le chemin de terre parsemé de flaques nombreuses, il marchait d’un bon pas depuis deux bonnes heures. Midi approchait et Erwan se dit qu’il était temps de sortir le casse-croûte qu’il avait pris soin de mettre dans son petit sac de randonnée. Un grand et gros arbre dont il ignorait le nom se dressait devant lui, peut-être un grand hêtre, en tout cas ce n’était pas un chêne, qu’importait après tout il était parfait pour s’adosser à son tronc et se reposer un peu en mangeant. C’était là tout ce qui comptait pour lui. En plus un gros caillou presque plat à la base du tronc semblait attendre son postérieur. Il pourrait s’asseoir les fesses au sec. Que demander de plus.
Il finissait son repas quand un oiseau chanta au-dessus de lui, un chant, un peu triste, très sonore. Curieux Erwan leva les yeux, espérant apercevoir l’artiste ailé dans la ramure. Ce qu’il vît il s’en souviendrait longtemps. En fait de passereau, assez haut dans l’arbre, accroché à une corde nouée autour d’une grosse branche, c’était un homme, pendu, qui tout doucement, se balançait au rythme de la brise.
Erwan avait enfin trouvé la paix.

La tache

C’est une tache noire et rouge sur un mur blanc. Le souvenir tragique d’un moment d’inattention, une courte fraction de seconde d’absence. Le temps d’un éclair et le brin de toilette c’est achevé en drame. Quelques secondes en arrière la tache sur le mur blanc était une jolie mouche aux reflets irisés qui faisait tranquillement sa toilette.

Assis dans mon fauteuil

Assis dans mon fauteuil de bureau je regarde des petits morceaux du monde sur l’écran de mon ordinateur. Dehors le soleil brille sur des températures négatives. J’écoute Cee Cee James.

Un paysage de pierres brûlées par le soleil apparaît dans ma tête. L’écran s’efface, il fait chaud, trop chaud. Je marche dans un désert de roches rousses. L’horizon loin devant, si loin, tremble sous l’effet de la chaleur. Nu et laid je cours comme un fou dans cet enfer minéral. Une course sans fin vers l’infini. Aucune limite, ni d’espace, ni de temps, cette course est celle de la vie, une vie sans commencement et sans fin. Je suis un vieil homme, je serai un viel homme, j’étais un vieil homme. Nu, vieux et laid courant dans un désert brûlant, seul et heureux de l’être.

Assis dans mon fauteuil de bureaux j’accède à l’infini !

2 July, 2017 17:38

 Compassion

Il fait chaud, j’entends des coups sur la fenêtre de ma voisine, clac, clac,…clac,clac,… clac. C’est le son de la mort, à chaque coup, ou presque, une vie s’éteint. Une petite vie, une existence insignifiante et détestée par une immense majorité des êtres humains. Clac, clac, presque chaque coup atteint son but, elle est habile ma voisine et forte de plusieurs décennies de pratique.
Il fait chaud, le soleil de midi impose l’immobilité et le silence, assis sur mon siège de plastique j’étouffe et j’écoute la mort qui frappe, chaque « clac » sur la vitre me fait mal. Je m’imagine là, occupé à explorer la surface transparente d’une vitre en quête de nourriture, je ne demande rien à personne, je m’arrête souvent, le temps de de faire une petite toilette, hé oui, je passe beaucoup de temps à me nettoyer, c’est comme ça il faut que je sois propre, pour moi c’est une question de survie. Avec mes petites pattes je frotte, je frotte, tranquille, sans soucis. Soudain une ombre gigantesque s’abat sur moi. C’est fini, ma vie viens de s’achever. De moi il ne reste qu’un pauvre cadavre écrabouillé.
Il fait chaud, sur ma chaise j’éprouve une grande compassion et je me réjouis de ne pas être une mouche.